Font de Gaume – les Combarelles / mercredi 26 février 2003

En entrant, l’obscurité nous envahit et nous recouvre. Nous ouvrirons les yeux petit à petit, sous la lumière atténuée des spots homéopathiques.

La guide est peinte comme une paroi dordognaise, mais entre nous se créera une énigmatique connivence : elle a le don d’évoquer à son public –à moi en tous cas- la puissance émotionnelle de ces animaux multimillénaires.

Première émotion : mes yeux voient des formes, des volumes et des couleurs peints voici 14 000 ans ; entre mes yeux et l’oeuvre, la distance (un arc) d’un mètre, et… de 14 000 ans ! Mystère et paradoxe qui me fascinent. J’ai devant moi le témoignage d’un groupe d’humains mortissimes, les os réduits en poussière, la chair faite humus depuis sept fois le temps qui me sépare du début de l’ère chrétienne, et pourtant présents dans ces peintures si vivantes, où le mouvement est évoqué avec maestria. Ces hommes et ces femmes sont encore là, chantant leur mémoire presqu’intacte sous les traits au rouge de manganèse et au noir de charbon.

C’est l’image.

Ensuite, la guide nous regroupe devant un mur sombre qui ne nous dit rien. Elle allume une lumière : des formes apparaissent, sombres ou plus claires, et la mémoire se fait couleur, et le temps remonte à la surface depuis ses épaisseurs insondables pour éclater à la surface de février 2003 en une bulle de traits soignés, de préoccupations et de sublimation.

Mais ces formes acquerront encore plus d’intensité lorsque le petit point rouge du laser de la guide (est-ce bien bon pour les peintures ?) suivra le contour de ces bisons et de ces chevaux, lorsqu’il soulignera un trait à-demi mangé par l’ombre, lorsqu’il rappellera à nos yeux un détail qui s’apprêtait à basculer dans l’oubli… Et là, stupeur ! la surface qu’elle « découpe » ainsi au laser se dessine subitement avec une netteté insoupçonnable l’instant d’auparavant : ce qui n’était que bosses confuses et traits approximatifs s’ordonne et se cadre gentiment pour donner (re-nais)-sens à l’oeuvre de ces peintres si délicats, me laissant songeur devant le rôle indispensable de celui qui révèle en marquant les limites et les contours : appliqué à d’autres champs, cet enseignement ouvre des perspectives étonnantes.

De même , elle modidiera l’éclairage d’un cervidé ; d’abord, le contour paraîtra incomplet : il lui manque comme un bout de ventre. Mais ensuite elle éteindra la lumière d’en bas et en allumera une autre en hauteur. L’ombre portée par la roche bombée figure soudain le ventre !

C’est la révélation.

Dès lors, notre imagination, canalisée par ces contours précis, peut galoper librement dans cette grotte au plafond haut parfois de 10 mètres, au sol rabaissé par les travaux d’accès, et recomposer furtivement queques scènes de cette vie d’avant notre vie : l’homme (la femme ?), le chamane ( ?) rampant sous un plafond bosselé pas plus haut que 40 cm par endroits, poussant devant lui sa lampe, ses poudres de pigment, ses tuyaux d’aérographe (os d’animaux, roseaux), ses « crayons de couleur » proches de nos fusains… Et vas-y que je te peins couché, sans recul, à la lumière sans cesse vacillante d’une flamme qui danse sous le souffle humain !

Combien me/nous sont-ils devenus proches, ces lointainissimes ancêtres, dans leur fragilité, leur inquiétude, leur dévotion sans doute – car nombre de ces oeuvres n’étaient pas destinées à être vues -, leur confiance aussi en la Terre-Mère nourricière ?

Et ils m’ont dénudé d’un fatras d’artifices que je trimballe tous les jours, et ils m’ont rappelé le peu qu’il faut pour faire un être humain, et le peu qu’il faut pour faire de l’art une prière.

C’est le témoignage.

Comment douter de ce que ces humains-là pressentissent l’au-delà, puisqu’ils connaissaient le rôle de la révélation ?